C'était au cours de l'été 1932…des touristes, venus du sud ou de Paris, recherchaient la fraîcheur au bord de l'Allier et l'aspect insolite de ce petit village de la Haute-Loire. Rieuse, une blondinette  de trois ou quatre ans batifolait près d'une jeune dame installée bien en deça de la rive, sur la prairie.

Le petit garçon les regardait mais n'avait d'yeux que pour la dame: Il la trouvait belle… très belle. C'était sa dame et il était preux chevalier !

La fillette courait, allait, venait, inventant mille jeux. Essoufflée, elle s'assit regardant en contrebas une vieille sablière où poussaient quelques genêts. Malicieuse, elle lança sa capeline qui flotta un instant avant de rouler aux pieds des buissons.

Le petit garçon avait cent fois joué à cet endroit; il courut sans encombre ramasser la chapeau et, rougissant, s'approcha de la dame :

-"Madame, je ramène le chapeau de votre petite fille."

-"J'ai vu ! Tu es très gentil et je te remercie… veux-tu accepter un caramel ou un chocolat?"

-"Merci madame, rien du tout, je vous en prie…"

La dame le sentait désappointé et prêt à fuir; elle le retint d'une main douce et, souriante, dit:

-"Tu habites une région surprenante… sais-tu que l'on y découvre des trésors? Regarde!"

Dans la main de la dame il y avait une pierre, grosse comme un pruneau, verte, blanche, violette, qui chatoyait dans la lumière…

-"Je te l'offre ! Rappelle-toi son nom : spath fluor."

Le petit garçon remercia, tourna le dos et s'enfuit…

Il s'assit sur un muret de pierres sèches, comme on en rencontre souvent dans le Velay et là… dans une cache bien à lui, il dissimula la pierre.

De retour à la maison, toute sens dessus dessous, il apprit de sa mère que l'on partait pour une autre région, le père ayant été muté.

 

L'homme marchait d'un pas nonchalent, une brise légère jouait dans ses rares cheveux gris et le visage bronzé souriait. La vie l'avait tenu éloigné du village où s'était déroulée son enfance heureuse et voici qu'il revenait en cette journée de septembre, sachant les lieux désertés par les estivants. Et il était heureux car rien n'avait bougé, ou si peu!

Une nouvelle gendarmerie, mais la vieille est toujours là… la gare un peu déserte mais pimpante… le bourg… l'église… mais surtout la rivière, sa rivière… le possessif du souvenir l'amusait.

Sa rivière, elle, avait bougé C'était sa façon d'être fidèle, en changeant de lit ! Un camping, oui bien sûr et plus loin?

Bien plus loin, il y avait le muret!

Il le chercha longtemps, glissa dans les ronciers, buta sur le granit, agrippa des racines pour retrouver enfin quelques mètres de pierres sèches empilées.

Le cœur battant, il en fit s'écrouler quelques unes et là, dans un écrin de ronces, de mousse et de feuilles sèches, il ramassa une pierre à trois couleurs un peu ternies.

Seul, un lézard étonné pourrait dire s'il pleura avant d'enrouler la pierre dans son mouchoir.

Pierre Coudert, décembre 1996.fluorine